Allain Bougrain-Dubourg

Allain Bougrain-Dubourg, élève à Fromentin de 1960 à 1967

Biographie

Allain Bougrain Dubourg jeune

Allain Bougrain Dubourg jeune

Allain Bougrain-Dubourg est le fils de Patrice Bougrain-Dubourg (1920-2010), qui fut résistant puis député de Saône-et-Loire après la Libération, et de son épouse, née Edmée Bouïre de Monnier de Beauvallon, et le petit-fils du général Gabriel Bougrain.

Il découvre la nature sur l’île de Ré où sa famille a une maison de vacances, et au Muséum d’histoire naturelle de La Rochelle, étant pensionnaire au lycée Eugène-Fromentin durant sept ans.

Épris de la vie animale, il devient à douze ans le correspondant pour La Rochelle du club des Jeunes Amis des Animaux (J.A.A.) fondé par Jean-Paul Steiger (1943-2011) ; à cette époque, il est surtout passionné par les reptiles et les rapaces.

À dix-huit ans, il donne des conférences dans les écoles, puis crée une exposition itinérante, baptisée le Pavillon de la Nature, afin de sensibiliser le public à la protection de la biodiversité. Soutenu par l’académicien Jean Rostand et le Président du Muséum National d’Histoire Naturelle Jean Dorst, il devient lauréat de la Fondation de la Vocation en 1969. Après le décès de Jean Rostand, il le remplaça comme membre du Jury et administrateur de la Fondation jusqu’en mars 2020 …/…

Témoignage

Allain Bougrain-Dubourg : dédicace aux anciens de Fromentin

Allain Bougrain-Dubourg : dédicace

Dans les premiers chapitres de ses mémoires « Il faut continuer de marcher » parues aux Editions de la Martinière en 2015, Allain Bougrain-Dubourg évoque ses années passées au Lycée. Adhérent de l’association des anciens de Fromentin depuis de nombreuses années, il nous a autorisés à en publier ici quelques extraits.

Vous apprendrez avec les fils de marins-pêcheurs !

Etrange enfance que la mienne, bercée de souvenirs mondains, de soirées merveilleuses organisées par mes parents auxquelles écrivains et ministres assistent volontiers. De cette enfance schizophrène, je conserve le souvenir d’une maman n’ayant pas d’autre priorité que d’offrir une constante tendresse à ses enfants, et d’un papa forçant l’admiration mais redoutablement sévère.

La manière forte imposée par mon père ne réussit pourtant pas à améliorer nos potentialités intellectuelles. Nous passons d’un collège de jésuites à un autre et le constat reste identique. Mon frère Robert et moi n’atteignons pas le niveau. Dès lors, la pension en province s’impose comme le dernier espoir. « Vous apprendrez avec les fils de marins-pêcheurs qu’il n’y a pas que des privilèges dans la vie! » nous lance mon père.

L’arrivée au Lycée et la découverte du Muséum

Quand nous débarquons dans le vaste lycée de La Rochelle qui compte quelque cent soixante-dix internes, le choc est rude. À dix ans, je dois rompre avec la tendresse maternelle pour apprendre à marquer mon territoire. Je demeure solitaire, timide et rêveur, n’éprouvant guère le besoin de m’intégrer dans les clans qui se sont constitués dès la rentrée.

Seuls les animaux semblent alléger ma solitude. Je n’ai aucune compétence particulière, mais ils aiguisent ma curiosité en incarnant l’inconnu. Leur image, distillée dans les livres scolaires, révèle des fauves aux canines menaçantes, des aigles aux serres tranchantes, des chatons aux postures touchantes. Cette ménagerie disparate m’invite à la rejoindre. Je veux la toucher, la sentir et parfois même la posséder.

Certes, je ne peux fuir le lycée pour rejoindre les forêts exubérantes ou les savanes africaines à la découverte de la faune sauvage, mais une autre porte d’entrée s’offre à moi. Elle est située juste à côté du pensionnat et sur son fronton, il est écrit « Muséum d’histoire naturelle de La Rochelle ». Je préfère l’espoir d’évasions sauvages à la compagnie de mes copains lycéens et me tourne vers elles chaque jeudi après-midi, jour de congé.

Les secrets de son casier de pensionnaire

Toujours aussi réfractaire à la scolarité, je finis pourtant par m’adapter, bon gré mal gré. J’aménage un petit vivarium dans mon casier où je conserve des serpents, grenouilles et autres lézards récupérés lors de mes expéditions… Cette ménagerie insolite ne manque pas d’attirer l’attention bienveillante des autres pensionnaires.

William Leymergie, sous le charme de ma sœur Bernadette après que je lui ai montré sa photo, Jean-Paul Jaud, qui déjà voulait marcher dans les pas de Godard, et quelques autres, que je retrouverai plus tard à la télévision, s’en souviennent encore. Finalement, ma passion insolite suscite une certaine popularité. Plutôt solitaire et timide, j’en viens à attirer les regards. Je n’ai plus à aller vers les autres, ce sont eux qui m’approchent. Cette reconnaissance réconfortante me convient parfaitement. J’en use volontiers, espérant me distinguer dans cette communauté uniformisée. Ainsi, alors que je figure parmi les plus mauvais élèves, je suis nommé sept fois chef de classe durant mes sept années de pension!

Il faut dire que j’ai pris de l’assurance, en organisant notamment des événements singuliers. Un soir, rendez-vous est donné dans le dortoir à tous ceux qui le souhaitent (moyennant une petite pièce !) afin d’assister au spectacle : je fais le pari que je mangerai une rainette vivante. Grisé par le défi, je ne pense même pas au sort de la pauvre bête, pour laquelle j’ai cependant de l’affection. Les pensionnaires se pressent tandis que quelques copains assurent la collecte. Le silence s’installe. Me voilà au pied du mur. J’avale d’un coup le misérable batracien, comme l’aurait fait une couleuvre. Et tandis que la rainette progresse péniblement vers mon estomac, je regrette déjà.

Non parce qu’elle me chatouille les boyaux, mais parce qu’elle est devenue l’otage innocent de mes exhibitions. Ce sera la première et la dernière fois!

Plus tard, je relèverai un défi autrement plus apprécié : les pensionnaires doivent mettre leurs chaussettes dans un lavabo et je prends l’engagement de boire le jus après macération. Je renouvellerai cette redoutable expérience périodiquement pour enrichir la cagnotte de notre petit clan. Ce pécule engrangé n’est pas négligeable, mais j’avoue que mon nouveau statut de vedette me semble autrement plus enrichissant.

Malgré ces festivités et quelques autres qui animent mon quotidien de pensionnaire, les journées restent une épreuve. Mon inculture me tire vers le bas. Même les sciences naturelles ne parviennent pas à me séduire, bien que j’aie la certitude naïve d’en savoir plus que mon professeur.

Consignes et punitions

« Votre fils, Allain Bougrain Dubourg, sera consigné au lycée le week-end prochain. Motif : un surveillant a trouvé des serpents vivants dans son placard, malgré l’interdiction qui lui a souvent été rappelée. »

Cette sanction, adressée à mes parents, n’étonne plus personne. Quant aux conséquences, elles ne me surprennent pas davantage : mon père double la peine. Quand le pensionnat me consigne durant un week-end, il ajoute le week-end suivant! J’en mesure la portée le vendredi après-midi lorsque, telle une envolée de moineaux, les internes passent le grand portail du lycée. Me voilà orphelin de leur amitié, condamné à faire bonne figure avec la poignée d’élèves également punis.

Loin de calmer mes incartades, les punitions m’endurcissent. C’est donc sans état d’âme, ou presque, que je profite de la nuit pour grimper avec quelques copains jusqu’aux gouttières qui bordent les toitures du lycée. Objectif : récupérer les balles égarées par les mauvais joueurs de pelote basque. Le lendemain, nous leur soldons ces balles perdues.

Grâce à ces escapades, à ces défis lancés à l’autorité scolaire, je m’évade quelque peu; les insurmontables contraintes du pensionnat deviennent ainsi tolérables peut-être même appréciables. Et avec le temps, le proviseur fait preuve à mon égard d’une certaine tolérance Lorsque sonne l’appel des internes et que je ne réponds pas « présent », il contacte immédiatement le Muséum pour que je regagne l’établissement, en me faisant promettre que ce sera la dernière fois… Le lycée, panaché du Muséum et de l’île de Ré, trouve finalement sa place dans une adolescence qui s’annonçait pénible.

Spirou et le club des jeunes amis des animaux

Les jours auraient pu s’égrener au rythme des petits événements qui forgent l’expérience, mais un appel à la solidarité lancé par le « Club des jeunes amis des animaux » dans l’hebdomadaire Spirou vient bouleverser ce quotidien. Nous sommes trois pensionnaires à répondre à l’appel. Trois complices, aussi différents que complémentaires, et sincèrement motivés par la cause animale. Notre engagement est largement récompensé par le plaisir que nous avons à nous retrouver, chaque soir, avec l’ambition de refaire le monde.

Je n’avoue pas au Club des IAA, avec lequel je corresponds régulièrement, la faiblesse de notre représentation. Je me contente de lui envoyer sur papier glacé la composition du bureau de notre récente association. Je suis nommé président, et les deux sièges vacants sont occupés par les deux autres fondateurs. Le plus littéraire s’arroge les fonctions de secrétaire général, tandis que le plus doué en calcul assume celles de trésorier.

Les « Jeunes amis des animaux » de La Rochelle, sans connaître la popularité escomptée en termes d’adhérents, acquièrent cependant une notoriété grandissante. Notre réputation dépasse même les frontières du lycée; nous héritons périodiquement d’un hérisson meurtri, d’un merle tombé du nid, d’une grenouille éclopée. Les reptiles capturés par mes soins s’ajoutent à cette ménagerie disparate qui élit momentanément domicile dans mon placard de dortoir.

Un chemin hors des sentiers battus

Après sept années de pension, mes notes restent désespérément faibles. Par quel miracle ai-je progressé de classe en classe au cours de ma scolarité? Je ne me l’explique toujours pas. Peut-être les enseignants du lycée Eugène Fromentin ont-ils fait preuve de tolérance, voire de sympathie envers l’étrange enfant que j’étais…

Je sais pourtant que j’ai mis trois ans à obtenir mon BEPC, et que j’en mettrai probablement bien davantage à décrocher le bac. J’ai la conviction que poursuivre ma scolarité relève de l’absurde. Arrivé miraculeusement en première, je souhaite mettre un terme à ces années de pensionnat, à la fois merveilleuses et si pesantes, afin de basculer dans un monde nouveau.

Je rentre à Paris! Ma décision est prise, irrévocable. J’ai dix-huit ans, je sais déjà que l’incontournable baccalauréat qui sanctionne le long parcours des élèves studieux n’est pas fait pour moi. À quoi bon insister? Ma Jeunesse, les enseignements glanés au Muséum, l’attirance que j’éprouve pour le monde animalier depuis l’âge de dix ans m’incitent à emprunter un chemin hors des sentiers battus.

Allain Bougrain-Dubourg