Pierre Dazelle, élève à Fromentin de 1939 à 1946
Nous donnons la parole aujourd’hui à notre ami Pierre Dazelle, l’un des doyens de notre association, qui a été scolarisé pendant la guerre, de 1939 à 1946. Il a souhaité, à travers ce témoignage, transmettre aux générations actuelles une partie de notre histoire, ces racines sans lesquelles il est impossible de comprendre le présent et le monde qui nous entoure.
Tout d’abord Pierre, veux-tu nous parler de tes années collège ?
Avant la guerre, le lycée de La Rochelle était le seul Lycée de garçons de l’arrondissement. Les filles allaient au collège jusqu’à la première et venaient faire la terminale avec les garçons. Leur proportion était à l’époque très faible.
En sixième, on retrouvait les bons élèves des écoles primaires des environs, de Mauzé à Marans en passant par Courçon et Surgères, ainsi que quelques élèves des écoles primaires du Lycée. Au total, pour tout l’arrondissement, cinquante à soixante élèves répartis en trois classes. La section À pour les lettres classiques, latin-grec, anglais ou allemand première langue, avec peu de mathématiques. La section B sans le grec, mais avec plus de mathématiques et de sciences qu’en A. Enfin la section moderne (plus tard appelée C) où l’on ne faisait pas de langues mortes.
Ainsi les bons en lettres choisissaient-ils la section A. Les bons en maths choisissaient la section B. En moderne on retrouvait ceux qui ne voulaient faire ni latin ni grec, et n’étaient pas assez forts en maths pour entrer en B. Pour poursuivre ses études et préparer les grandes écoles scientifiques, après le bac, il fallait opter pour la section B ; la section À ne conduisant qu’à des carrières littéraires.
Le premier octobre 1939, je rentrais donc à douze ans en sixième B. En moyenne les élèves étaient âgés de onze ans, et quelques-uns n’avaient même que dix ans car peu avaient passé le certificat d’études primaires. La majorité d’entre eux était fils d’enseignants, de fonctionnaires ou de professions libérales. Mais on y trouvait aussi, en petit nombre, des fils d’ouvriers ou de paysans, pas des plus mauvais car ils possédaient des qualités de travail et de sérieux qui leur permettaient de compenser le manque de culture qu’ils n’avaient pas eu dans leur milieu. Ils avaient surtout envie de réussir.
La sixième B comptait une trentaine d’élèves, c’était la plus nombreuse. Parmi mes camarades se trouvaient quelques sujets exceptionnels que l’on a vu faire par la suite de brillantes carrières. Ainsi, Jacques Lesourne, sorti major de Polytechnique, a été l’un des mathématiciens les plus célèbres de sa génération, inventeur de l’informatique avec la SEMA (Société de mathématiques appliquées), Jean Sandeau qui a fait également Polytechnique et qui a terminé sa carrière comme Directeur général de l’armement au ministère des armées, et bien d’autres comme Nalin, Rohou ou Pécoste,
C’est dire si le niveau était élevé et la compétition rude ! En arrivant d’une école primaire où il était facile de briller, on se retrouvait subitement un élève lambda, soumis, qui plus est, à un changement total de programme et de méthode de travail.
Les matières essentielles étaient le latin, le français et les maths – le prof de latin et de français, Mlle Favre, étant le professeur principal. Sur trente-cinq heures de cours par semaine, elle nous prenait seize heures, Seize heures d’un travail intense et méthodique tout au long de l’année pour nous donner les bases, principalement en grammaire, nécessaires à la poursuite de nos études de lettres jusqu’au bac.
À la fin de la sixième il fallait connaître par cœur la grammaire latine et la grammaire française. Sa méthode était simple : un livre, une boite de crayons de couleurs, et des heures de récitations ou de chants en chœur. Le texte étudié était souligné, encadré et annoté avec des couleurs conventionnelles, puis venait le chant… Rosa rosa rosam, Rosae rosae rosa, Rosae rosae rosas, Rosarum rosis rosis etc. Il y avait également pour les versions latines, la recherche rapide des mots ou expressions dans le dictionnaire Gaffiot (la bible du latin).
Les autres professeurs, bien que bons et sérieux, ne sont pas restés dans ma mémoire comme Mlle Favre ; elle demeure l’une des personnes qui a marqué mes études.
En anglais première langue nous avions le « père » Ratier, un brave père de famille (car il avait deux fils au lycée), bon en anglais mais qui faisait tous ses cours en français. Quand on sortait de la sixième on connaissait l’anglais écrit mais on n’en parlait pas un mot.
En quatrième il fallait choisir une deuxième langue. Tout naturellement j’ai pris l’allemand et je ne l’ai pas regretté. Avec l’occupation allemande nous avions l’occasion de parler, C’est une très belle langue que j’ai beaucoup appréciée, très proche du latin, Ainsi, à partir de la première, ai-je permuté l’anglais avec l’allemand pour prendre au bac l’allemand en première langue car j’étais bien meilleur en allemand qu’en anglais.
On imagine bien en t’écoutant que le contexte de guerre et d’occupation devaient rendre les études difficiles, tout comme l’était la vie quotidienne à La Rochelle. Quels furent tes résultats sur cette période ?
Les résultats de ces quatre années ont été dans l’ensemble satisfaisants avec des premiers prix chaque année et quelques accessits, des félicitations au conseil de discipline, mais pas de prix d’excellence. Le prix d’excellence était monopolisé par Jacques Lesourne. Par contre j’arrivais quelquefois à le battre en mathématiques, en thème latin, en allemand et en dessin. Connaissant le personnage, j’en étais fier !
En fin de troisième, La Rochelle était en état de siège, l’occupation allemande à l’intérieur et les troupes françaises ceinturaient la ville – c’était « La poche de La Rochelle ». Les bombardements étant très fréquents les écoles furent dans l’obligation de fermer. J’ai ainsi fait une seconde par correspondance et pris quelques leçons particulières.
Ne voulant pas faire une première et préparer le bac par correspondance je décidais comme la plupart de mes camarades de quitter la poche de La Rochelle et de rechercher un Lycée ou un collège dans la région, Mes parents avaient contacté les cousins Dandrieux à Saintes qui étaient d’accord pour m’héberger pendant un an. Mais le problème était de franchir la ligne de démarcation.
Mon camarade Michel Brévier dont le père était secrétaire général de la préfecture m’avait proposé de profiter du transfert de la préfecture à Saintes pour partir avec eux en octobre 1944.
C’est ainsi que vers le quinze octobre le convoi de la préfecture, camions avec meubles et archives, voitures particulières des employés, quittait La Rochelle pour Saintes. M. et Mme Brévier, leur fils Michel et moi étions dans la Traction Avant de M. Brévier. Ce que nous ne savions pas c’est que, M. Brévier faisant partie de la résistance, nous étions assis à l’arrière de la voiture sur un stock d’armes, caché dans le coffre sous notre siège. Le voyage devait durer toute la journée car pour passer la frontière aux environs d’Yves sur la route de Rochefort, 1l fallait d’abord traverser les lignes allemandes – vérification des papiers d’identité : ausweis, fouille des personnes et des véhicules ; quelques kilomètres plus loin, c’était au tour des troupes françaises FFI. Même scénario, avec en plus des vérifications sur des listes de collaborateurs présumés. Nous avons passé des moments de panique car du côté allemand, ils recherchaient les résistants et nous en avions dans le personnel de la préfecture, et du côté français, ceux qui avaient entretenu des relations avec les Allemands pouvaient avoir été dénoncés et être faits prisonniers. Mais tout se passa bien et nous arrivâmes le soir tard à Saintes, libres et heureux d’avoir pu franchir la frontière, mais sachant que nous ne pourrions plus communiquer avec nos familles jusqu’à la fin de la guerre. En fait nous avons pu envoyer et recevoir quelques lettres par des bateaux de pêcheurs clandestins qui échangeaient des messages en mer à l’insu des garde-côtes allemands.
A Saintes le collège était situé dans une ancienne abbaye ; les classes étaient surchargées du fait de l’arrivée des élèves de La Rochelle et de Royan également poche de résistance allemande.
Arrivé plus de quinze jours après la rentrée et après une année par correspondance, il m’a fallu travailler dur pour rattraper le retard et me mettre à flot. Mais professeurs et camarades ont été très coopératifs. Ainsi, à la fin du premier trimestre la mise à niveau était terminée. Il faut dire que les élèves locaux pensaient plus aux distractions qu’au travail. C’était l’époque des zazous et des booms, où l’on dansait le swing, la seule distraction pour la jeunesse avec le cinéma.
Très vite rassuré par les premières compositions, j’étais devenu le meilleur élève de la classe. J’ai pu faire une bonne année, réussir la première partie du bac et avoir le prix d’excellence. A titre indicatif, et par comparaison entre le bac de cette époque et celui de l’an 2000, nous étions trois à avoir été reçus sur trente-six élèves.
Comme les distractions étaient rares et que j’aimais la musique, j’entrepris de perfectionner le violon. Le chef de l’orchestre philharmonique de Saintes, qui était violoniste et dont la petite-fille fréquentait également le collège, a bien voulu me donner des leçons particulières, Nous avons tout repris à zéro pour corriger mes défauts et à partir du premier trimestre 45, il m’a pris comme deuxième violon à l’orchestre de Saintes. Ce qui a nécessité un gros travail de répétitions et un travail journalier d’une heure au minimum pendant toute l’année.
En mars 45, les troupes françaises qui avaient libéré la zone occupée à l’exception des poches de l’atlantique, décidèrent d’attaquer la poche de Royan avant celle de La Rochelle. Ce sont les troupes du général de Larminat qui attaquèrent Royan après des bombardements intensifs pendant plusieurs jours par les avions anglais et américains. La ville fut totalement détruite. Mais les troupes allemandes s’étaient réfugiées dans des abris, les blockhaus étaient intacts et la résistance fut longue et acharnée.
Nos soldats qui avançaient soit à pied soit sur des automitrailleuses non blindées – les blindés étant rares y laissaient beaucoup de victimes ; les bâtiments publics de Saintes, les églises et les hôpitaux étaient réquisitionnés pour accueillir les blessés et les morts. Pendant plusieurs jours les élèves du Lycée sont devenus brancardiers, et là j’ai vu des choses affreuses.
La libération intervint quelques jours avant le bac. J’ai pu revoir alors mes parents. Ils sont venus à Saintes pour la journée du bac, c’était la joie des retrouvailles.
Tu es alors revenu à Nieul et au Lycée Fromentin pour passer ton bac ?
En rentrant à Nieul j’apprenais que le Lycée de La Rochelle reprenait ses cours à la rentrée et je m’inscrivais en Math Elem de façon à pouvoir prétendre à une carrière scientifique.
Donc en octobre 45, j’intégrais la classe de Math Elem au Lycée de La Rochelle. Nous étions peu nombreux, une vingtaine dont une fille du collège et deux ou trois élèves de l’École Normale d’instituteurs.
Un bon prof de math, Venencie, très sérieux, mais pas très marrant – Petit, très droit, un bouc, complet noir avec petit gilet et nœud papillon. On ne plaisantait pas, mais on travaillait bien.
Par contre le prof de physique-chimie Viron, le « grand Vir », était une célébrité au Lycée, le meilleur prof du Lycée avec Mlle Favre. De l’autorité, du talent, de l’intelligence, et même du génie. Mais terriblement impressionnant, la terreur des élèves !
Quand la cloche sonnait, annonçant le début des cours, il fallait être en rang par deux, bien alignés devant la porte de la classe.
Viron, un grand gaillard myope avec des grosses lunettes, arrivait alors et, d’un petit geste du doigt, montrait que l’on pouvait avancer. Ceux qui arrivaient en retard restaient à la porte ou alors, c’était mon cas de temps à autre (car par mauvais temps, le trajet à vélo était bien sûr plus long) je me pointais chez Viron quelques minutes en retard mais avec un billet d’excuse du surveillant général, j’avais droit systématiquement à l’interrogation au tableau : « Au tableau M. Dazelle! »
Et c’était le massacre, l’humiliation. Des questions difficiles, des pièges, et si je ne répondais pas, j’avais droit à des reproches sévères : « Vous êtes nul M. Dazelle, vous croyez vraiment que vous allez pouvoir faire Math Sup ? »
Il exposait brillamment son cours sans notes et consacrait toujours un long moment à des applications pratiques, des exercices inédits qu’il tirait de phénomènes ou d’événements d’actualité.
Avec Venencie et Viron nous étions bien préparés pour la deuxième partie de Bac et les taux de réussite avoisinaient les cinquante pour cent. J’avais fait une très bonne année avec plusieurs premiers prix dont celui de mathématiques, passé le Bac avec succès, et malgré les reproches de Viron, je me suis senti capable de préparer les concours des grandes écoles.
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Association des Anciens de Fromentin